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L’art cinétique est un mouvement polymorphe dont la richesse et la diversité se laissent difficilement appréhender de manière synthétique. Il n’a d’ailleurs réintégré que récemment le grand récit de l’histoire de l’art des années 1960, où il avait pourtant emporté un incontestable succès, aussi bien auprès des institutions que de la critique informée et, surtout, du grand public, qui lui a fait une véritable fête au moment des expositions qui ont jalonné cette décennie, jusqu’à Lumière et mouvement au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 1967. Son dynamisme et son expansion internationale, à partir d’un foyer français, dans toute l’Europe, y compris l’Europe de l’Est et jusqu’en Union soviétique, sans parler de ses répercussions en Amérique latine dont beaucoup de ses artistes sont originaires, ont été longtemps sous-estimés. En outre, passé un certain temps de surprise, cette forme d’art s’était vue ramenée à de simples effets perceptifs ; réduit à cette seule définition, l’art optique et cinétique avait toutes les chances de ne pas livrer ses véritables enjeux : la dissolution de la forme compositionnelle classique, la remise en cause des supports habituels et la dématérialisation de l’objet d’art, la participation corporelle et polysensorielle du spectateur, la poursuite d’un art environnemental et architectural... Autant de pistes qui ont affecté l’idée traditionnelle de l’œuvre et du tableau de chevalet, ainsi que la relation du spectateur à l’œuvre.
 
C’est de cette diversité que l’exposition Let’s move ! cherche à rendre compte, à travers une sélection représentative d’artistes et d’œuvres dont l’apport, avec le recul, paraît fondamental. Certains se sont penchés sur la transformabilité de l’œuvre par la manipulation (Yaacov Agam) ou par le déplacement du spectateur (Jesús Rafael Soto, Carlos Cruz-Diez), en accord avec l’un des points essentiels du Manifeste jaune publié à l’occasion de l’exposition Le Mouvement à la Galerie Denise René en 1955, événement fondateur de la vogue de l’art cinétique. D’autres ont exploité les ambiguïtés de la vision confrontée à des structures compositionnelles instables (Victor Vasarely) ou à des organisations chromatiques changeantes (Karl Gerstner). L’exploitation du mouvement inhérent des couleurs et le caractère relatif de leur perception est la voie que continuent à suivre plusieurs de ces artistes, à l’instar d’Antonio Asis ou de Joël Stein. Mais l’électricité était venue modifier fondamentalement la nature et l’impact de la couleur.
3Antonio Asis, Interférences concentriques (détail), 1965, acrylique sur bois, 45 x 36 cm
« La couleur électrique, disait Vardanega, est plus vibrante et transparente que la couleur pigmentaire. En outre, elle s’évade du tableau qui devient moyen de projection dans l’espace ».
 
L’exposition organisée par la Patinoire Royale ménage plusieurs cellules où se révèle pleinement le potentiel des boîtes lumineuses conçues par Frank Malina (un pionnier dans ce domaine, dont on appréciera le caractère presque « primitif » des œuvres), Horacio Garcia-Rossi ou Hugo Demarco. Avec la Chromosaturation de Cruz- Diez — la première jamais présentée à Bruxelles —, le spectateur immergé dans des espaces monochromes fait l’expérience physique de la couleur comme sensation primaire.
 
Le goût des grandes dimensions a été une constante chez beaucoup de ces artistes qui, dans le sillage de l’art constructif, se sont intéressés à la question de l’intégration de leurs œuvres dans l’architecture. Le grand mur de Courbes immatérielles de Soto en témoigne, ainsi que sa spectaculaire Extension bleue et noire. Dans le même esprit, celle-ci présente également un remarquable environnement lumineux de Julio Le Parc, qui témoigne de sa subtile approche des phénomènes de reflet et de distorsion des rayons de lumière, et de leur action sur le spectateur.
Ont également été constitués certains ensembles d’artistes majeurs ou en cours de redécouverte. C’est le cas avec Francisco Sobrino, l’un des membres fondateurs du Groupe de Recherche d’Art Visuel (GRAV), dont sont présentées plusieurs Structures permutables ainsi que des reliefs lumineux et des travaux portant sur l’interaction des couleurs. Ou encore Asis, dont les reliefs ont exploité avec constance les effets spectaculaires de la vibration, de la saccade optique et des moirages, tandis que l’œuvre graphique, plus discrète, systématisait l’approche de la couleur, dans des compositions tramées ou circulaires.

Au nombre de ces redécouvertes, la Patinoire Royale se félicite de pouvoir montrer quelques œuvres significatives de Ludwig Wilding et de Mariano Carrera, maîtres de l’effet moiré, d’Angel Duarte et de Marta Boto, magiciens des structures lumineuses, ainsi que de Nino Calos — parmi d’autres.

 

Arnauld Pierre
Commissaire de l’exposition

 

 

Télé Bruxelles